Initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! » - Lausanne
Lausanne, 06.05.2026 — Discours du conseiller fédéral Beat Jans
Mesdames, Messieurs,
Je suis ravi d’être aujourd’hui à Lausanne, en terres vaudoises.
À Lausanne, on aime les ponts et aussi le métro. J’ai pu m’en rendre compte en prenant le M2 pour venir jusqu’ici. Cette réalisation, devenue symbolique, facilite la vie quotidienne des Lausannoises et Lausannois. Et bientôt, il y aura le tram jusqu’à Renens.
Lausanne bouge, fonctionne et se développe. Lausanne est ouverte sur le monde. Imaginez maintenant qu’on vous dise : Stop. 152 000 personnes à Lausanne, ça suffit. Plus une de plus. A l’époque gallo-romaine de Lousonna, Jules César aurait dit : Veni, vidi… fini. Imaginez le Guet crier depuis la cathédrale : « C'est le Guet ! Il a sonné cent-cinquante-deux-mille ! » Imaginez qu’on impose un couvercle sur votre ville. C’est ce que veut l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions ! », sur laquelle nous votons le 14 juin : mettre un couvercle sur la Suisse. Et ce, de telle sorte qu’aucune évolution ne soit plus possible.
Le Conseil fédéral et le Parlement rejettent cette initiative pour trois raisons :
- Elle ne résout aucun problème. Elle est risquée et nous causera beaucoup de nouveaux problèmes.
- Cette initiative menace la voie bilatérale – qui nous a pourtant toujours réussi – au moment même où nous traversons une période très incertaine.
- Elle aggrave la pénurie de main-d’œuvre, menace le bon fonctionnement du pays et la qualité de vie de chacune et chacun d’entre nous.
Premièrement : sur quoi votons-nous réellement le 14 juin ? Les auteurs de l’initiative veulent
plafonner la population et expliquent que cette mesure est nécessaire pour des motifs liés à la protection de l’environnement, à la sécurité, à la pénurie de logements, à la capacité de nos infrastructures, ou de notre système de santé.
Ils promettent de résoudre un grand nombre de problèmes d’un coup : les trains bondés, les embouteillages, les loyers élevés, la criminalité, les problèmes environnementaux.
Ces motifs sont honorables. Mais cette initiative ne va pas libérer de places dans les trains. Elle ne va pas faire disparaître les bouchons. Elle ne va pas rendre les logements moins chers. Au contraire : elle amènera tout une série de nouvelles difficultés. Parce que l’initiative est bien plus qu’un « simple » plafonnement de la population. Elle est en réalité une voie de garage.
Au-delà du titre de l’initiative, il faut lire son texte. En fait, les problèmes commenceront bien avant que la limite des 10 millions d’habitants soit atteinte. En cas de oui, la Confédération et les cantons devraient immédiatement freiner l’immigration. Ce qui poserait des problèmes aux PME, aux hôpitaux et aux EMS, dès l’instant où l’initiative serait acceptée. Nous devrions rapidement restreindre considérablement la libre circulation des personnes avec l'Union européenne, en violation du traité, au risque d’y mettre fin. Et, au plus tard à 10 millions, le texte exigerait clairement que nous dénoncions l’accord sur la libre circulation des personnes. À cause de la clause guillotine, les autres accords des Bilatérales I prendraient aussi fin, automatiquement. Les Bilatérales II, avec Schengen et Dublin, seraient également remises en question.
Les auteurs de l’initiative se veulent rassurants : il n’y aurait pas besoin de dénoncer les accords bilatéraux. Et une immigration modérée resterait possible. Ils expliquent que 40 000 personnes pourraient encore venir en Suisse chaque année. Mais nous ne pourrions pas descendre à 40 000. C'est impossible, sans restreindre et dénoncer la libre circulation des personnes. Et même avec 40 000 nouveaux arrivants chaque année, nous atteindrons de toute façon les 10 millions d’habitants – ce que l’initiative veut pourtant interdire. Peut-être que cela arrivera dans les années 2040 ou 2050. Mais ensuite, ce sera fini. À partir de là, le texte de cette initiative ne permettra plus aucune évolution. Il est important de bien le comprendre. Car c'est là que réside le caractère extrême de cette initiative.
Ce qui nous amène à une question tout à fait passionnante : que se passera-t-il concrètement lorsqu’on arrivera à 10 millions d’habitants ? Quand une personne arrivera, une autre devra-t-elle partir ? Et si une personne est autorisée à immigrer, qui aura le droit de l’engager ? L’hôpital ou l’entreprise de construction ? Et si nous décidons que c’est l’hôpital, lequel ? Le CHUV ? La Clinique de La Source ? L’hôpital universitaire de Zurich ? Imaginez la bureaucratie. Et si une personne est autorisée à s’installer en Suisse, pourrait-elle venir avec sa femme, son mari ou ses enfants ? Aucun pays au monde n’a jamais inscrit une limite aussi rigide dans sa constitution. L’heure n’est pas aux expérimentations, ni à couper les ponts.
Ce qui m’amène au deuxième argument. Quand l’initiative a été déposée, au printemps 2024, le commerce international obéissait encore à des règles claires, les accords internationaux avaient encore une certaine valeur, l’OTAN était une alliance militaire intacte.
Ce monde appartient désormais au passé. Nous vivons une période d’incertitude et de bouleversements mondiaux. Aujourd’hui, des autocrates menacent la paix, la démocratie et l’état de droit. C’est pourquoi, nous avons besoin de stabilité et de partenaires fiables. L’UE est notre principal partenaire économique et politique. Le commerce avec les régions frontalières de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Autriche est même plus important que le commerce de la Suisse avec les États-Unis. Nous partageons aussi des valeurs comme l’état de droit, la liberté, la démocratie. L’initiative remet tout en cause. Elle nous conduirait à mettre fin à la libre circulation des personnes, et donc à abandonner la voie bilatérale. Les auteurs de l’initiative le savent bien. Mais ils savent aussi le large soutien dont bénéficie la voie bilatérale.
Car elle nous a réussi. Notre économie, tournée vers l’exportation, tire un énorme profit de l’accès sans entrave au marché intérieur de l’UE. Depuis 2002, le PIB par habitant a augmenté de 24 %. La Suisse romande a l’une des économies exportatrices les plus dynamiques de Suisse. Sa réussite dépend largement d’un accès au marché européen. Grâce aux accords bilatéraux, nous avons aujourd’hui plus d’argent dans notre porte-monnaie. Ce n’est pas étonnant que les citoyennes et les citoyens suisses aient confirmé la voie bilatérale dans les urnes à de nombreuses reprises. Mais, à la voie bilatérale, l’initiative préfère la voie de garage.
La crédibilité de la Suisse et sa tradition humanitaire seraient aussi mises à mal. Nous pourrions être contraints de dénoncer les accords qui « favorisent la croissance démographique ». Cela pourrait être la Convention européenne des droits de l’homme, la Convention de Genève relative au statut des réfugiés, ou encore la Convention de l’Onu relative aux droits de l’enfant. La Suisse trahirait ses valeurs. Et sa réputation d’être un État fiable qui défend les droits humains.
J’aimerais encore clarifier deux points. Avec l’initiative, il n’y aura pas moins de demandes d’asile. Au contraire. Sans Dublin, nous serions plus attractifs pour les requérants d’asile. Toute personne déboutée dans un pays de l’UE pourrait déposer une nouvelle demande chez nous. La Suisse deviendrait alors un îlot au cœur de l’Europe. Je ne peux pas croire que les auteurs de l’initiative veulent cela.
Et l’initiative ne rendra pas la Suisse plus sûre. Au contraire. Si notre association à Schengen prend fin, la police et les garde-frontières n’auraient plus accès aux bases de données de sécurité de l’UE. Notre police devrait traquer les criminels à l’aveugle. L’initiative cause donc encore plus d’incertitude dans un monde déjà incertain.
Revenons en Suisse et arrivons-en au troisième argument : la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. La population a augmenté ces dernières décennies, c’est un fait. Et c’est vrai : bien plus de personnes sont venues travailler ici qu’on ne l’avait imaginé il y a 26 ans. Pourquoi ?
La première raison est que notre économie est florissante. Elle a bondi de 50% depuis 2002. Cette croissance est liée aux travailleuses et travailleurs immigrés. Leurs cotisations versées aux assurances sociales sont plus grandes que les prestations qu’ils perçoivent.
La deuxième raison est simple. Ces personnes sont venues parce que nous avons besoin d’elles. Avec l’espérance de vie qui augmente et la natalité qui diminue, les nouvelles générations arrivant sur le marché du travail ne suffisent plus à remplacer les départs à la retraite. De plus en plus de personnes ont besoin de soins. L’AVS a besoin d’être financée. Mais nous manquons de main-d’œuvre.
Que signifierait un oui à l’initiative ? Nous devrions faire sans les ressortissants de l’UE, alors que notre économie a grandement besoin d’eux. Des milliers d’emplois resteraient vacants. La situation serait particulièrement critique dans le système de santé. Aujourd’hui déjà, près des trois quarts des nouveaux médecins qui exercent en Suisse ont fait leurs études à l’étranger. Parmi le personnel soignant aussi, beaucoup viennent de l’étranger. En 2055, la Suisse comptera deux fois plus d’octogénaires qu’aujourd’hui. Les besoins en personnel dans les EMS vont augmenter de 26% au cours des cinq prochaines années. Dans le même temps, nous allons assister à une vague de départs à la retraite : de nombreux médecins vont cesser leur activité. Près de la moitié des généralistes ont déjà 55 ans ou plus.
J’ai visité tout à l’heure la Clinique de La Source. Près de la moitié de ses collaboratrices et collaborateurs sont de nationalité étrangère. Son évaluation est claire. Dans un contexte post-pandémique, marqué par une pénurie aiguë de personnel soignant, leur absence entraînerait inévitablement la fermeture de lits d’hospitalisation, et compromettrait gravement les soins prodigués à la population.
En fait, pour cette initiative, je pense qu’il faudrait délivrer un avertissement : « Attention, cette initiative peut nuire gravement à votre santé. » Rappelons-nous une chose : en Grande-Bretagne, le Brexit a entraîné une augmentation sensible de la mortalité des patients.
D’autres branches de l’économie auraient un problème avec l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions !». On manque par exemple déjà de personnel qualifié pour les grands projets ferroviaires. La situation s’aggraverait encore. Pensez aux PME qui ont, aujourd’hui déjà, toutes les peines du monde à trouver des employés. Le manque de main-d’œuvre entraînerait une lutte pour la répartition des ressources disponibles et menacerait la cohésion sociale. Où les entreprises des villes vont-elles trouver la main-d’œuvre dont elles ont besoin, si elles ne peuvent plus recruter dans l’UE ? Dans les régions rurales et périphériques. Que se passera-t-il quand les postes vacants dans les campagnes ne trouveront plus preneur, par exemple dans les EMS. Les conséquences toucheraient en premier lieu les personnes âgées. Leur prise en charge retomberait sans doute sur les femmes, qui assument déjà la majeure partie du travail non rémunéré de soin et d’assistance à la personne dans ce pays.
Ce n’est pas tout. Comme le nombre de personnes de plus de 65 ans va fortement augmenter, un plafonnement de la population ferait baisser le nombre de personnes actives. Moins de personnes qui travaillent, pourrait signifier moins d’argent pour financer l’AVS, moins d’argent dans les caisses de l'État, moins d’argent dans nos portes-monnaies, et une hausse des impôts et des cotisations salariales.
On me pose régulièrement cette question : quand même, quel niveau d’immigration la Suisse peut-elle supporter ? La réponse est simple. La Suisse peut accueillir autant de main d’œuvre étrangère qu’il lui en faut pour qu’un médecin vienne quand vous sonnez depuis votre lit d’hôpital, pour que vos parents soient bien pris en charge dans un EMS, pour que des ouvriers construisent des logements, pour que les PME reçoivent des candidatures.
Bien entendu, la croissance démographique s’accompagne de défis. Mais nous sommes parfaitement capables de les relever. Nous investissons chaque année des milliards pour entretenir et développer nos infrastructures. Notamment en Suisse romande. La Confédération a, par exemple, soutenu fortement la réalisation à Lausanne du métro M2. Elle renouvelle sa participation financière pour sa modernisation. Elle soutient aussi la future ligne M3, ainsi que le tram jusqu’à Renens. Nous faisons en sorte que davantage de logements abordables soient construits. Un fonds de la Confédération a permis de financer ces vingt dernières années plus de 6400 nouvelles constructions en Suisse romande. Et nous encourageons l’intégration.
Voilà comment nous relevons les défis en Suisse : avec pragmatisme, en trouvant des solutions.
Mesdames, Messieurs,
- L’initiative « Pas de Suisse à 10 millions !» est – premièrement – une promesse en l’air. Inscrire un nombre fixe dans la Constitution ne résoudrait aucun problème, mais en créerait beaucoup de nouveaux.
- Elle menace – deuxièmement – la voie bilatérale. Elle compliquerait nos relations avec nos voisins – juste au moment où nous avons besoin d’amis.
- Et elle aggraverait – troisièmement – la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. L’initiative menace la sécurité, la prospérité et le bon fonctionnement de la Suisse.
C’est pour toutes ces raisons que le Conseil fédéral et le Parlement recommandent de rejeter l’initiative « Pas de Suisse à 10 millions !».
Merci de votre attention !